Cherchez la petite bête...
Handicapé par le faible champ de vision du masque et par la dominante bleutée, voire crépusculaire, du paysage sous-marin, le plongeur a parfois bien du mal à identifier les détails de ce qu'il voit. Cette ombre, là-bas, qu'est-ce que c'est ? Et là, au fond de cette anfractuosité, y a-t-il quelque chose ? D'où l'intérêt de se déplacer avec précaution, pour éviter la fuite ou la rétractation de ce "quelque chose" qu'on avait cru apercevoir, et de se munir, même le jour, d'une petite torche (pas le modèle aveuglant de 20 ou 50 watts : 4 watts suffisent !).
Au delà de ce qui saute aux yeux, le reste du monde sous-marin, celui qui vit caché, peut alors apparaître.
A quelques mètres seulement de profondeur, cette simple colonie d'anémones vertes vaut-elle le détour ? Oui, car elle constitue un refuge pour une petite faune qu'on ne trouvera que là. Ce nuage doré composé de quelques dizaines à quelques centaines de petits individus qui nagent de façon un peu saccadée, autour des tentacules de l'anémone ? Ce n'est pas un banc de minuscules poissons, mais des crevettes pélagiques, dont la taille ne dépasse pas 5 à 10 mm.
Regardons bien l'anémone. Bien souvent, entre ses tentacules, on trouvera un autre crustacé, en tenue de camouflage celui-là : on dirait vaguement un morceau d'algue qui serait tombé sur l'anémone. Il s'agit de l'araignée des anémones, un petit crabe dont la carapace est longue de 1 à 3 cm. Accroché par ses longues pattes aux tentacules, il est timide et n'aime pas être regardé ! S'il se sent découvert, il pince l'anémone, qui se rétracte et l'emmène plus en profondeur. Si vous le capturez, il n'aura de cesse qu'il ne retrouve son abri, bien protégé par les cellules urticantes de l'anémone.
Avec un œil bien affûté, vous aurez peut-être la chance de voir dans la même anémone un troisième crustacé, beaucoup moins fréquent - et beaucoup moins visible -, la crevette Péricliménès améthyste. Pas bien grande elle non plus (3 cm de long), elle est en revanche habillée d'une robe très élégante : en partie transparente, ce qui la rend difficile à voir, elle présente aussi de spectaculaires taches roses constellées de points mauves, tandis que ses pattes sont rayées de blanc et de bleu.
Ce n'est pas tout. Nous avons, toujours dans cette modeste anémone verte, notre "poisson-clown" à nous ! Le gobie de Bucchichi (ou gobie rayé) est le seul poisson méditerranéen capable de faire comme eux : s'il est dérangé, il se réfugie entre les tentacules sans être attaqué par les cellules urticantes de l'anémone. Comment fait-il ? Il est couvert d'un mucus qui, par frottements successifs sur les tentacules, a acquis une composition chimique qui lui permet de ne plus être reconnu comme un corps étranger par l'anémone. Aussi les cellules urticantes de celle-ci ne se déclenchent-elles pas lors du contact avec ce poisson.
Quittons les anémones, petits microcosmes à elles seules. Les gorgones aussi servent de support et de garde-manger à un grand nombre d'espèces animales. Parmi celles-ci, une petite "porcelaine", la simnie, qui broute les polypes, c'est-à-dire les petits animaux à tentacules qui constituent chaque gorgone. La coquille de la simnie, souvent blanche et parfois rose, ne dépasse pas 1,5 cm de long. Lorsqu'elle est recouverte par le manteau de l'animal, on voit que la couleur de celui-ci est variable selon celle de la gorgone hôte. L'essentiel, c'est de n'être pas trop visible…
Et peut-être, en été, apercevrez-vous de petits cordons en anneaux sur les ramifications de la gorgone : il s'agit de pontes de nudibranches. Cherchez bien : la limace n'est pas loin. Souvent, on ne distingue d'abord qu'une petite excroissance ; en regardant mieux, on voit une petite bestiole dont la couleur et la forme lui permettent de se confondre avec la gorgone : ses appendices dorsaux ramifiés imitent les polypes de celle-ci !
Un peu plus loin, arrêtons-nous un instant devant cette murène, et jetons un œil au plafond et sur les parois de son trou : nous y verrons probablement une ou plusieurs crevettes barbiers (ou crevettes cavernicoles rouges), dont le corps rouge vif est rayé longitudinalement de blanc. La murène étant un prédateur peu sentimental, n'est-il pas paradoxal qu'elle cohabite avec ces crevettes ? Pas du tout, car elle doit, comme tous les poissons, se faire belle une fois de temps en temps ! En clair, elle doit faire débarrasser sa peau et ses cavités buccale et branchiale des parasites qui s'y installent. C'est le rôle de cette crevette, qui collecte ceux-ci avec ses pinces, y compris dans la gueule de la murène. Ce n'est pas un piège : les observations réalisées montrent qu'elle s'en sort toujours vivante et en bonne santé… Et si vous trouvez cette crevette sans sa murène, avancez doucement votre main - non gantée, bien sûr - vers elle : il n'est pas impossible qu'elle vienne essayer de vous "nettoyer".
Si la chance est avec nous, nous apercevrons une grande nacre, fièrement plantée à la verticale dans le sable ou dans une prairie de posidonies. Allons l'admirer. D'abord parce ce grand bivalve, trop récolté, est malheureusement devenu rare ; il est d'ailleurs maintenant protégé - attention à ne pas le "faucher" d'un coup de palme maladroit ! Ensuite parce que, là aussi, il faut chercher la petite bête : si vous vous approchez assez doucement pour que la coquille ne se ferme pas, vous apercevrez peut-être, à l'intérieur de celle-ci, une petite crevette ou un petit crabe, solitaire ou en couple. Mais leur observation étant difficile, il est peu probable que vous puissiez déterminer leurs caractéristiques : inutile par conséquent de retenir leur nom…
Poursuivons la plongée par une évocation de la voûte céleste. Certes, nous sommes sous l'eau. Mais regardons bien, en été, les plaques de l'éponge encroûtante orange appelée Crambe crambe (désolé : là, il n'y a pas de nom français…) : lorsque ces plaques couvrent des surfaces horizontales ou faiblement pentues, il n'est pas rare d'y apercevoir comme un semis d'étoiles minuscules. Ces étoiles, d'un millimètre de diamètre environ (si vous avez une loupe, c'est le moment de la sortir de la "stab"), sont blanches et ont cinq branches. Non, ce n'est pas la narcose… Il s'agit d'ophiures juvéniles qui s'installent là pour profiter du courant d'eau créé par l'éponge : celle-ci aspire en effet de l'eau pour s'oxygéner et se nourrir des particules organiques qu'elle contient. L'ophiure juvénile, pas bête, se sert au passage…
Et ce mouvement sec que, semble-t-il, l'éponge Crambe vient de faire, était-ce une hallucination ? Les éponges, animaux très simples, sont incapables de bouger… Encore une petite bête cachée : sous cette éponge, il y a souvent un bivalve, l'arche de Noé, qui se referme dès qu'il perçoit une présence inhabituelle. Il a laissé sa coquille se recouvrir de l'éponge, ce qui lui permet d'être moins reconnaissable par ses prédateurs.
Voilà une plongée riche de surprises, pour ceux qui auront su s'arrêter et prendre leur temps ! Sous l'eau, boire ou conduire, euh ! voir ou palmer, il faut choisir…
Vincent

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