Le baiser qui tue
Une étoile de mer qui fait le " dos rond ", dressée sur ses bras ? Retournez-la. Avec un peu de chance, vous verrez une sorte de voile jaunâtre rentrer rapidement par la bouche, située au centre de la face inférieure. Et l'étoile, par la même occasion, lâchera la coquille du bivalve dont elle s'occupait. Vous venez d'interrompre son repas (fruits de mer au menu)…
Malheureusement pour ce bivalve, une moule par exemple, vous êtes arrivé trop tard. Il se croyait bien protégé par sa coquille, mais c'est elle qui l'a perdu !
Si elle paraît protéger la moule en enveloppant tout son corps, elle présente pourtant deux défauts. Le plus important, c'est qu'elle est parfaitement étanche à l'eau quand elle est fermée : or l'animal qu'elle contient respire dans l'eau… Donc il ne peut pas rester très longtemps sans ouvrir sa coquille, sous peine d'asphyxie. Le deuxième défaut, c'est que la charnière de la coquille maintient les deux valves entrouvertes : pour fermer sa coquille, il faut que le bivalve contracte ses muscles adducteurs. Ça fatigue…
C'est ce qu'a compris l'étoile de mer, bien qu'elle soit dépourvue de tout cerveau ! En revanche, elle possède un système hydraulique étonnant, qui lui permet de " forcer la serrure " des bivalves dont elle veut faire ses proies.
Observons une grande étoile de mer, par exemple l'étoile glaciaire, reconnaissable à la présence, sur la face supérieure, de piquants dont la base est entourée de " verrues ". Retournons-la et posons-la sur le " dos ". En quelques dizaines de secondes, elle va se remettre à l'endroit. Pendant ce temps, nous verrons une multitude de petits appendices s'agiter en tous sens sur la face inférieure.
Ces petits appendices, ce sont des pieds ambulacraires. Il s'agit de petits tubes creux, souples et mobiles, terminés chacun par une ventouse. Ils peuvent se gonfler et s'allonger grâce à l'injection d'eau sous pression. Chacun d'eux est alimenté par une petite vésicule : quand celle-ci est comprimée par les cellules musculaires qui l'entourent, l'eau qu'elle contient pénètre dans le pied ambulacraire qui s'allonge. Les muscles du pied ambulacraire orientent son mouvement ; quand ils se contractent à leur tour, l'eau est chassée vers la vésicule, et le pied se rétracte.
Chaque vésicule est elle-même en relation avec un système de " tuyaux " qui communique avec l'extérieur de l'animal par une plaque calcaire percée d'une multitude de pores, bien visible près du centre du " dos " de l'étoile. Cette plaque est à la fois un filtre destiné à empêcher le sable de pénétrer dans les " tuyaux ", et un dispositif permettant à l'eau de mer d'entrer ou de sortir de ceux-ci : ainsi, quels que soient les déplacements verticaux de l'étoile, son système hydraulique est toujours en équipression par rapport au milieu.
L'adhérence des ventouses qui équipent les pieds ambulacraires permet à l'étoile de se déplacer (...lentement : quelques centimètres par minute), de se retourner si elle se retrouve sur le " dos ", et de capturer des proies.
Les bivalves fixés, qui ne peuvent pas fuir, sont des victimes toutes désignées : le combat est gagné d'avance pour l'étoile…
Celle-ci entoure sa proie de ses bras, fait adhérer un grand nombre de pieds ambulacraires sur les valves de sa coquille et exerce une traction pour tenter de les écarter. Au bout d'un moment, le bivalve, asphyxié par le manque d'eau et fatigué par l'effort musculaire qu'implique la fermeture de son armure, se relâche et entrouvre celle-ci : ouf ! ça va déjà mieux... Fatale erreur : la moindre ouverture, même millimétrique, suffit pour que l'étoile projette son estomac hors de sa bouche et l'introduise dans la coquille du mollusque, dont les tissus seront digérés sur place. C'est vraiment le baiser qui tue ! Pendant tout le temps de la digestion, quelques heures, l'estomac restera en dehors du corps de l'étoile. A l'issue de la digestion, il ne restera du mollusque qu'une coquille parfaitement propre.
Oursins et holothuries (ou " concombres de mer ") aussi possèdent des pieds ambulacraires (ils appartiennent d'ailleurs au même embranchement que les étoiles de mer, celui des échinodermes). Mais ils ne s'en servent que pour se déplacer. Les étoiles de mer, elles, les ont mis en plus au service de leur appétit !
Vincent

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