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Perfides limaces

L'avez-vous remarqué ? Sous l'eau, la plupart des animaux cherchent à se faire oublier (ou à se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas) en développant des stratégies de camouflage ou de mimétisme, voire en ne sortant que la nuit. Objectif : échapper aux prédateurs quand on est la proie... ou s'approcher le plus près possible de la proie quand on est le prédateur.

Pourtant, on en voit qui affichent avec décontraction des couleurs bien pétantes - parfois même un tantinet fluo, ça se voit mieux... Inconscience ou témérité ? Ni l'une, ni l'autre : on pense qu'ils avertissent ainsi d'éventuels prédateurs mal informés (tout le monde ne lit pas L'Antibuée) qu'ils ne sont pas comestibles.

Avez-vous déjà regardé le comportement de la flabelline rose, un mollusque nudibranche (bref, une limace...) très commun entre 5 et 20 m de profondeur - que les bouquins décrivent sous le nom de Flabellina affinis ? Bien visible avec sa robe de couleur rose tirant sur le mauve, elle est tranquillement perchée au sommet de l'hydraire (un petit cnidaire) qu'elle est en train de dévorer : manifestement, elle ne cherche pas la discrétion, même lorsqu'un plongeur s'approche dans un grand vacarme de bulles. Mais pourquoi est-elle si zen ?

Nudibranche Flabellina affinis

Observons-la de plus près. La tête porte deux paires de tentacules : ceux du bas servent au toucher, ceux du haut à l'odorat. En arrière, le dos est couvert de nombreux appendices, les papilles dorsales. Avec un peu d'attention, on trouve facilement lors d'une plongée différentes limaces dotées de telles excroissances, et pas seulement la flabelline : les papilles dorsales sont en effet un caractère distinctif de tout un groupe de nudibranches qu'on appelle les éolidiens.

A quoi servent ces papilles ? D'abord à la respiration. La flabelline - comme les autres éolidiens - n'a pas de branchie, et respire à travers la peau. Les papilles dorsales permettent d'augmenter la surface de son corps, donc facilitent les échanges respiratoires.

Dans un autre groupe de nudibranches tout aussi dépourvus de branchie, les doridiens (tout le monde connaît le "doris dalmatien", par exemple), des appendices ramifiés à fonction respiratoire sont groupés en panache autour de l'anus, à l'arrière du dos. Mais là, approchez-vous avec précaution : à la moindre alerte, l'animal rentre son panache jusqu'à ce que le calme revienne.

Revenons à notre flabelline et à ses cousins éolidiens. Ce sont des carnivores qui se nourrissent de cnidaires... Pourtant, on l'a vu, ceux-ci sont armés de cellules urticantes qui devraient les protéger. Or, quand ils se font dévorer par un éolidien, leurs cellules urticantes n'éclatent pas. Elles sont avalées, traversent l'intestin sans être digérées, et sont envoyées dans les papilles dorsales où elles sont stockées.

Et voilà comment ces papilles dorsales deviennent autant de petites bombes en puissance à l'intention des prédateurs trop gourmands ! Si l'un d'entre eux les croque, les cellules urticantes qu'elles contiennent éclatent sous ses dents… et donnent un piment inattendu et brûlant à son repas... Imaginez sa tête ! Il ne lui reste plus qu'à recracher au plus vite cette limace si jolie mais si perfide.

Comment l'éolidien peut-il s'attaquer aux cnidaires sans que ceux-ci se défendent ? On ne le sait pas... Peut-être secrète-t-il, comme le poisson-clown, un mucus qui les empêche de faire usage de leur pouvoir urticant.

Vivement colorés aussi, les doridiens ne se nourrissent pas de cnidaires, mais d'éponges ou de bryozoaires, et sont dépourvus de ces redoutables papilles dorsales. Ils possèdent d'autres moyens de dissuasion : leur peau contient souvent des particules calcaires ou des glandes répulsives qui les rendent peu appétissants.

Ponte de Flabellina affinis

Aussi bien protégés contre les prédateurs, les nudibranches devraient proliférer ! Mais ils ont un point faible : leur mode de reproduction. En été, on voit souvent des cordons torsadés enroulés autour d'une tige d'hydraire ou d'une algue, ou des rubans spiralés posés sur une éponge. Ce sont des pontes de nudibranches. Jetez un coup d'œil aux alentours : vous trouverez peut-être la limace qui a pondu. Et vous constaterez par exemple que la ponte de la flabelline est rose, comme l'animal...

Chaque ponte contient plusieurs centaines d'œufs. Mais contrairement à leurs parents, ceux-ci sont sans défense contre les prédateurs, des crustacés, des poissons et… d'autres nudibranches, qui les mangent volontiers. Ce monde est sans pitié !

Vincent

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