Les 25 km de la Loire
L'antibuée N°6 - Juin 1999
Il faut être fou si l'on en croit les amis à qui on le raconte. Qu'est-ce qui peut pousser un être sain d'esprit (semble-t-il) à s'infliger pareille torture ?
Qu'on fasse l'erreur une fois, passe encore. Mais qu'on y retourne l'année suivante, ce ne peut être que du masochisme, non ? Et bien non. Au contraîre c'est un grand plaisir. Ce n'est pas le genre de plaisir qu'on aimerait s'offrir chaque semaine, mais ce rendez-vous annuel, chaque premier dimanche de mars, finit par se faire attendre un peu plus à chaque fois.
Le plus dur, c'est la première fois. J'ai été victime d'une escroquerie, d'une manipulation, menée de main de maître par notre principal intoxiqué à la nage, j'ai nommé Hervé.
Ce petit malin a profité d'une période ou je m'entraînais beaucoup à la nage, en vue de me préparer à un brevet. Il m'a tellement bien tanné que mes défenses se sont affaiblies. Les "Il n'en est pas question" ont fait place à de timides "Ça m'étonnerait" puis progressivement à un fatal "Je ne sais pas si je suis libre ce weekend-là". J'étais grillé, il m'avait ferré, pour reprendre un terme qui lui est cher.
Une fois la décision prise, la motivation se renforce de jour en jour. On sait que ça va être dur mais on n'y pense pas. Sur les conseils d'Hervé je n'ai pas bu une goutte d'alcool de la semaine qui précédait l'épreuve (ça porte bien son nom). Le vendredi et le samedi régime très simple : J'ai englouti d'énormes plâtrées de pâtes pour bien me charger en énergie.
Le dimanche matin, pas très fier mais refusant d'y penser, je prends un train pour Amboise, armé d'un kilo de raisins secs (c'est l'heure des sucres rapides). Le paysage qui défile est de plus en plus enneigé, le niveau des raisins secs diminue aussi vite que je me blinde l'esprit. En arrivant et en regardant les autres s'équiper, j'imagine que ce sont tous de super athlètes, habitués à ce genre d'activité. Bref, je suis LA victime d'une machination. J'allais m'appercevoir a quel point...
Il se trouve que la majorité des concurrents sont armés de planches, de flotteurs ou d'hydrospeeds. Avec un air inquiet (Genre "j'ai oublié mes affaires"), j'en fais la remarque à Hervé qui me sourit : "Nous on est inscrits en compétiteurs". Comprendre : Ce qui aurait pu être une ballade va être un enfer en PMT. J'aperçois alors les plus givrés en train de batifoler dans l'eau glacée. Je vivais exactement le genre d'instant lors duquel il faut s'arrêter de réfléchir, sinon c'est l'abandon. Ça arrive souvent dans la vie, il ne faut pas les manquer ces instants, ou on le regrette amèrement. Je ne l'ai pas manqué et j'en suis bien heureux aujourd'hui... Pas de précipitation, le bonheur ce sera pour "après".
Entre deux bouchées de raisin sec, je fignole l'équipement : Du ruban adhésif pour faire le "joint" entre les gants, les chaussons et la combi... Je suis prêt. On se met à l'eau... Ca va toujours... Le départ est donné, je plonge la tête dans l'eau glacée. Immédiatement une barre de douleur m'enserre le front pendant que mes membres se sont mis au travail, plutôt par réflexe que par volonté de lutter contre le froid. C'est alors que j'ai vécu l'instant le plus fort de la journée, quand je me suis dit "MAIS QU'EST-CE QUE JE FOUS LA ?".
Je passe rapidement sur la première heure de nage, constamment interrompue par des pauses anti-crampes (Je suis un spécialiste des crampes), torturé entre la facilité (abandonner) et la fierté (j'y arriverai). L'heure la plus intéressante a sans doute été la deuxième, un vrai délice : mes pieds étaient tellement gelés que je ne sentais plus la douleur des crampes !
La troisième heure a été bien sûr interminable. Je me disais à chaque pont "C'est l'arrivée ?" et non, ce n'était pas l'arrivée. Je nageais sans réfléchir, comme un robot, m'arrêtant de temps en temps pour souffler, ou pour répondre au signe "OK" des gens chargés de la sécu, sur leur Zodiac.
Quand on est tout seul au milieu de la Loire, que les autres sont loin devant, qu'on se fait doubler par des fous en planche ou en hydrospeed, qu'il fait froid, que les promeneurs perplexes sur la berge sont dans des gros pulls bien chauds, qu'on est décidé à ne pas pleurer, on apprécie ces petits contacts avec les guides qui jalonnent le parcours, qui nous empêchent in extremis de nous engager dans le mauvais bras du fleuve.
Il n'est pas évident de nager en ligne droite quand on n'a pas de repère. On est obligé de lever la tête sans arrêt car l'eau est évidemment trouble et le carrelage du fond de la Loire n'est pas visible. Bien souvent, je négligeais de relever la tête, certain d'être dans la bonne direction. Ça se soldait en général par le contact mou d'un banc de sable, ou un choc contre un arbre mort, près de la berge. A force de tirer des bords, je pense que j'ai fait beaucoup plus de 25 km !
A l'arrivée, il y a un petit pan incliné en béton. Son contact reste encore aujourd'hui un souvenir d'une grande douceur. Je m'y suis assis, les yeux dans le vague pendant qu'on retirait mes palmes. Quelqu'un m'a ensuite aidé à me mettre debout, m'a collé les palmes sous le bras et m'a indiqué la tente des "chocolats chauds". J'y suis allé, un peu hagard. Sur mon visage bouffi par la longue immersion commençait à se dessiner un sourire. C'était l'expression du bonheur intense, de la satisfaction d'avoir été jusqu'au bout.
Avec le recul et l'expérience de plusieurs descentes de la Loire, j'ai compris que ça se passe dans la tête, comme pour l'apnée. L'entraînement compte bien sûr, mais sert surtout à se donner confiance. Alors, l'année prochaine, laissez-vous tenter par une expérience inoubliable !
Laurent

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